Entre rubis et champignons

Nouvelle d’Elsa primée en juin 2019

“Entre rubis et champignons”: Prix national et édition en recueil: organisé par Le Mouvement de la Paix sud 54 . Thème: “A la paix comme à la paix”.

 

 

Il y avait un homme qui était admirable en tout point, brave et courageux, ne renonçant devant aucun obstacle. Au premier abord, il était comme un déroulement innombrable de surprises toutes plus aberrantes les unes que les autres. Quand on le voyait de dos, on ne pouvait s’empêcher de se faire une esquisse immatérielle de son visage, qu’on imaginait, dans l’instant, comme un franc visage barbu et bon vivant d’homme ayant vécu déjà. On lui prédisait une vie de bûcheron solide et rieur. Mais à l’instant où on percevait son visage, c’était un choc énorme ! D’abord, on restait pétrifié devant sa chevelure qui, abondamment florissante de boucles brunes et blondes, était comme celle d’un petit ange. Remis de la vision de cette adorable crinière, on s’étonnait de la sensibilité très douce que comportait sa face. Toutes les parties de son visage étaient petites et menues. C’était un nez aquilin, une fine bouche rosée, et de petits yeux. Le dernier choc qui achevait d’ouvrir la bouche de quiconque voyait ce personnage était la couleur des yeux, qui, d’un noir d’ébène, donnait l’impression d’un énorme trou, où il n’y avait ni pupille ni iris.

Dans son village, tous l’adoraient. Les femmes le désiraient plus qu’aucun autre, les enfants le prenaient comme exemple et les hommes lui serraient la main avec amitié. Il était la fierté de son entourage et on parlait de lui jusque dans les villages alentour. Il se nommait M. Louis. C’était un homme imposant, droit, avec un visage fier, des yeux perçants et des vêtements de riche qu’il était devenu à force de persévérance. Il affichait toujours un sourire chargé du bonheur douloureusement atteint. Personne ne connaissait son passé, mais des rumeurs couraient comme quoi son dos serait criblé de traces de fouet, qu’il avait échappé à la mort en mangeant sa propre peau, ou encore qu’il venait d’un pays lointain où il aurait bravé la loi dans la quête de la justice, et aurait, par la suite, dû se réfugier dans un petit village perdu pour fuir le gouvernement injuste qu’il avait essayé de révolutionner. Il était un mystère palpitant et formidable pour tout le village.

Or, cette commune se situait à proximité d’une grande forêt, où l’on allait peu souvent mettre les pieds. Elle était totalement sauvage et on entendait des cris d’animaux inquiétants s’échapper du feuillage profond. Les grandes branches des arbres entassées ne laissaient pas passer la lumière du soleil. Il y faisait toujours sombre et froid.

Mais M. Louis n’avait pas peur de ce bois. Il allait s’y promener sans crainte et revenait avec ses deux paniers remplis de champignons. Il vendait ensuite ceux-ci à un prix élevé, et ce petit commerce lui donnait suffisamment d’argent pour vivre d’une manière tout à fait aisée.

Mais plus on s’enfonçait dans la gorge de cette forêt terrifiante et plus elle devenait glaciale et noire.

C’est pourquoi M. Louis s’arrêtait toujours avant la fin de cette forêt, et s’en retournait au village.

 

Non loin de cela existait une grande fille qui avait de très longs cheveux d’un noir de jais. Arrivant derrière elle, toute personne avec de l’imagination la peignait rabougrie et sans couleurs, peut-être d’une blancheur extrême qui contrasterait avec le chaos de sa chevelure.

Mais quand on atteignait l’opportunité de découvrir son visage, c’était un étonnement sans fin. Plus le regard s’attardait sur la curiosité de ses formes et couleurs, et plus il découvrait de nouveaux trésors tout autant agréables que surprenants.

Tout d’abord, elle était rose. Anormalement rose, comme un petit bonbon difforme enveloppé dans un déconcertant amas d’obscurité. Une fois remis du premier choc de la teinte générale, on découvrait la présence énorme des sourcils sur le visage. Quoique nets et fins, ils imposaient, autant que l’auraient fait des poils épais et envahissants, leur légère courbe prononcée. Après avoir noté la présence effrontée de ces traits, on s’étonnait enfin de l’impression générale qui se dégageait de ce visage. Là où de vieilles frayeurs laides et rembrunies auraient parues à leurs places, on trouvait un éclat sans pareil d’ardeur et de passion de la vie. C’était comme un trou de vie, de joie et de feu qui sortait bravement d’un immense abîme de jais.

C’était un pétale de rose pleine de vitalité. C’était un espoir.

Cette fille était communément appelée Réglisse.

Tout le monde l’aimait dans le village.

Les enfants l’adoraient pour les histoires abracadabrantes dont sa mémoire regorgeait, et qu’elle savait si bien raconter.

Les enfants aimaient ses mains qui mimaient des tas de gestes pendant ses histoires. C’était des mains toutes roses, comme de petits oiseaux.

Les hommes l’aimaient pour sa grande beauté. Passée la surprise de la découverte de ses merveilles, Réglisse était charmante. Elle souriait bien souvent, et avait de petites manières originales que personne n’avait au village. Réglisse venait d’ailleurs.

Les hommes aimaient surtout ses lèvres, qui étaient rouges et fines comme d’étroites coupures encore fraîches et saignantes.

Les femmes, elles, l’aimaient pour son calme et ses conseils étranges, mais merveilleux qui sortaient chaque jour de sa bouche comme mille et une fleurs.

Les femmes aimaient ses lourds cheveux noirs qu’elles s’amusaient à coiffer en d’immenses et somptueuses tresses décorées de perles et de rubis.

Car ce village était riche de ça : la mine de rubis.

La mine de rubis avait été découverte il y a fort longtemps. La légende racontait qu’elle avait été ouverte par de petits gnomes avec de longues oreilles, qui un jour avaient vu les pauvres gens du village et en avaient eu bien pitié. Ils avaient ouvert une faille dans la roche, et avaient changé les pierres en de glorieux et splendides joyaux rouges. Puis ils avaient disparu.

 

Tous les villageois avaient peur de cette mine de rubis, car on y accédait par une étroite fente qui, paraissait-il, était habitée par les gnomes. S’ajoutaient à cela les fréquents éboulements qui survenaient dans la mine.

Mais Réglisse, elle, n’avait pas peur. Elle allait chaque jour dans la mine et en rapportait de superbes diamants, qu’elle vendait à bon prix, et qui la rendaient riche, elle et son village.

Mais plus on pénétrait dans cette mine de rubis et plus les parois étaient étroites et tranchantes. C’est pourquoi Réglisse ne s’aventurait jamais au bout de la mine.

 

Mais un jour vint où les deux villages tombèrent en pénurie de champignons et de rubis.

  1. Louis, sans hésiter, déclara à son peuple qu’il irait s’enfoncer plus loin dans cette forêt, puisque ni le froid ni l’obscurité ne lui faisaient peur. Et, muni de son petit panier, croulant sous les applaudissements et les encouragements des habitants de son village, il se mit en route.

 

Réglisse, de son côté, fit la même chose. Face aux difficultés des habitants de son village, elle entreprit de faire un discours dans lequel elle déclara bravement qu’elle n’avait peur ni des éboulements ni des pierres tranchantes comme des couteaux, et qu’elle allait s’enfoncer dans la mine de rubis. Toute la populace vint assister à son départ en lui souhaitant une bonne chance.

 

Les deux héros marchèrent bien longtemps, pendant plusieurs heures. Au fur et à mesure qu’ils avançaient, les deux héros rencontraient de nouvelles difficultés. Mais ils étaient forts, et, sans broncher, ils continuaient.

 

Soudain, M. Louis perçut au loin un rayon de lumière qui vint envahir l’obscurité dans laquelle il se trouvait. Un instant, il crut que c’était la lumière du paradis qui venait l’enlever à ce monde, mais il se ressaisit. Bientôt, il comprit que ce n’était que la lumière du bout de la forêt, qui paraissait si éblouissante, car il avait depuis longtemps erré à tâtons dans une obscurité totale.

 

De même, Réglisse, soudainement arrivée au terme de la mine, arriva devant une immense masse noire et informe où elle ne voyait rien. Un instant, elle crut que c’étaient les ténèbres de l’enfer dans lesquels elle allait plonger pour l’éternité, mais elle se ressaisit, et, quand sa vue s’habitua, elle comprit qu’elle se trouvait en face d’une épaisse forêt.

 

C’est alors que les deux êtres se découvrirent.

Chacun s’aventura sur le chemin des surprises qu’offrait à première vue l’apparence de l’autre.

Au final, ils s’aimèrent réciproquement et entamèrent une discussion.

Ils s’étaient assis dans l’espace qui se trouvait entre la mine de rubis et la forêt. C’était un charmant coin de verdure où s’épanouissaient, quoiqu’un peu à l’étroit, des quantités de fleurs sauvages violettes et blanches. Un petit ruisseau s’écoulait par ici. L’eau claire qui s’y déversait semblait chanter une gentille berceuse qui apaisait les deux voyageurs.

Ils parlèrent tant et si bien que, quand la nuit teinta l’herbe de mauve et le ciel de tourmaline, ils en furent stupéfaits.

Comme chacun était fort amusé des péripéties de l’autre, qu’il jugeait moins dignes de louanges que les siennes, ils décidèrent d’échanger leurs trajectoires.

Ainsi, ils pourraient découvrir le village de l’autre et se retrouver plus tard.

 

Après un bref salut, Réglisse partit donc vers la forêt, tandis que M. Louis partait dans la mine de rubis.

Réglisse avait largement venté la difficulté extrême qui résidait dans son voyage à elle, et dans le fait d’éviter les éboulements et les roches tranchantes, tout en escaladant les parois étroites. Elle était persuadée qu’à côté de cela, traverser cette forêt serait un jeu d’enfant. Mais quand elle tomba dans l’obscurité humide et glaciale de ce gouffre immense, elle regretta ses paroles, et avança avec difficulté, mais toujours avec courage, jusqu’au village de son ami.

 

  1. Louis, lui, avait également été un pédant en prétendant qu’il avait bien plus de courage que la jeune femme, puisque celle-ci n’avait fait que de traverser des rochers, alors que lui avait survécu aux bêtes féroces, au froid glacial et à l’obscurité totale pendant un trajet infiniment long. Mais quand il se retrouva dans les dangereux pics de pierre qui étaient tranchants comme des couteaux, devant esquiver pour sa survie les éboulements, il regretta ses paroles, et avança avec difficulté, mais toujours avec courage, jusqu’au village de son amie.

 

Ce n’est que le lendemain matin que ces deux aventuriers arrivèrent à destination.

 

Réglisse, arrivée au village, fut l’objet d’une immense surprise dans le village. Tous les habitants accouraient pour venir voir cette étrange créature qui était si surprenante à voir pour la première fois.

Mais peu à peu, leur surprise se changea en colère.

« Il est où, notre héros, M. Louis ! Lui au moins, il nous aurait ramené de quoi manger, on meurt de faim, et on ne va quand même pas avaler des pierres ! Quelle idée de ramener des pierres, on en a déjà, nous ! » pestaient de manière acerbe les habitants du village qui dardaient des regards furieux sur la jeune fille.

Face à ces habitants, Réglisse, qui n’avait pas peur, entreprit de faire un discours pour leur expliquer les circonstances.

« Écoutez-moi tous. J’ai rencontré M. Louis au bout de la forêt. Nous avons discuté, et décidé d’échanger nos places. Je me suis rendue dans son village, et lui dans le mien. »

Malheureusement, ces paroles fomentèrent une réaction aux antipodes de celle qui était désirée.

« Le visage voisin nous a volé notre héros ! À la place il nous a envoyé cette guenon ! Attachons là et déclarons la guerre à ce village ! À vos armes ! »

Réglisse voulut s’enfuir, mais, encerclée, ne put rien faire. Elle fut attachée et les habitants, s’étant armés, partirent vers le village où était M. Louis.

 

De son côté, M. Louis était également arrivé. Tous les habitants s’accumulèrent autour de lui, l’examinant et découvrant avec surprise sa face jusqu’alors inconnue.

Hélas bientôt leur étonnement se changea en fureur.

« Notre chère Réglisse a disparu ! Qu’allons-nous faire sans elle ? Elle aurait pu nous ramener ses splendides rubis, que nous aurions pu vendre à prix d’or ! Et au lieu de cela, celui-là nous ramène de hideux et repoussants champignons ! À coup sûr, ils ne sont pas comestibles ! » enrageait le peuple qui, dans ces violentes diatribes, dévisageait méchamment le jeune homme.

Face à cette situation, M. Louis, qui n’avait aucune crainte, entreprit de faire un discours pour éclairer les choses.

« Écoutez-moi tous. J’ai rencontré Réglisse au bout de la mine de rubis. Nous avons discuté, et décidé d’échanger nos places. Je me suis rendu dans son village, et elle dans le mien. »

Malheureusement, ces paroles fomentèrent une réaction aux antipodes de celle qui était désirée.

« Le visage voisin nous a pris notre héroïne ! À la place il nous a envoyé ce crétin ! Attachons-le et

déclarons la guerre à ce village ! À vos armes ! »

  1. Louis essaya de s’enfuir, mais il était entouré de toute part. Il fut ficelé et le peuple, prêt à combattre, partit vers le village où se trouvait Réglisse.

Après une longue marche, les deux villages entrèrent en collision, et, sans autre forme de déclaration, commencèrent leur guerre stupide.

Cependant, alors que les villageois s’entre-tuaient sous les regards horrifiés des deux amis, un enfant du village de Réglisse parvint à se faufiler et à la délivrer avec un petit couteau qu’il avait toujours avec lui. Réglisse l’embrassa sur le front puis s’élança au-devant de la bataille pour tenter de calmer la fureur de son peuple.

Dans l’autre camp, un petit avait également réussi à atteindre son héros, M. Louis. Avec un petit couteau qu’il conservait précieusement, il était parvenu à délivrer son ami. Celui-ci, soulagé, avait vivement déposé un baiser sur son front avant de partir vers son peuple dans le but de lui faire lâcher les armes.

 

Cependant, les deux amis avaient toutes les peines du monde à se faire entendre, puisque les habitants, têtus et révoltés, semblaient vouloir mourir plutôt que de cesser de se battre. Les deux seules personnes censées de ce troupeau humain débitaient tous les arguments qui existaient pour faire comprendre à un peuple une vérité. Mais cette meute enragée se battait sans but, et se faisait souffrir sans aucune raison.

Des hommes, des femmes et certains enfants mourraient, sous les yeux incrédules des deux héros. C’est alors qu’ils se virent.

La joie qu’ils ressentirent alors fut incommensurable.

Sans penser, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, au milieu des coups, des agonies et des meurtres.

Un instant, ils voulurent s’arrêter, lutter encore, contre cette haine qui les entourait et qui n’avait pas lieu d’être. Mais tous deux chassèrent cette idée. Ils se lovèrent un peu plus l’un contre l’autre. Ils entendaient leurs battements de cœur, et leurs souffles calmes qui rafraîchissaient le creux du cou.

Et au fur et à mesure qu’ils s’aimaient, le bruit cessait. Les habitants, peu à peu, lâchaient leurs armes et s’arrêtaient pour les regarder.

Bientôt, il n’y eut plus rien qu’un épais silence, lourd de honte, et tout le peuple, se donnant la main, forma un cercle autour de l’unique étreinte d’amour, qui, finalement, portait à elle seule plus de sens que n’en auront jamais toutes les guerres et les violences de ce monde.

Elsa M.

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :