Paul Tronc

Paul Tronc est un homme d’une trentaine d’années qui tient fortement à la vie. Dans son petit studio à Paris, il applique donc scrupuleusement les consignes du confinement…

Cela fait maintenant un mois que monsieur Tronc n’est pas sorti de chez lui. Il reste cloîtré, toujours dans la même petite pièce qu’est sa chambre. Ses fenêtres sont fermées hermétiquement, et les volets sont clos, car il craint que les particules flottant dans l’air extérieur ne soient infestées de molécules de coronavirus.

« J’ose à peine respirer et bouger. » souffle-t-il derrière les trois masques empilés sur son visage.

Trois masques, en effet. Il faut dire que monsieur Tronc arbore un look assez spécial depuis le début de son confinement.

Ses chaussures sont emballées dans un plastique bleu de protection, de ceux qu’on trouve dans les hôpitaux. Il porte deux pantalons et deux pulls à cols roulés, pour assurer l’opacité du moyen de défense, et créer une plus importante barrière face au virus. Mais cela ne se voit pas, puisque par-dessus ces couches, une grande tunique blanche et large le recouvre entièrement. Il porte bien entendu plusieurs paires de gants, qui sont badigeonnés régulièrement de gel hydro-alcoolique. Une cagoule blafarde et épaisse voile la totalité de sa tête. Les masques, ainsi qu’une grosse paire de lunettes de soleil, se surajoutent sur cette sorte de montagne difforme. Et pour parfaire ce style atypique, une grande écharpe d’un vert vif éclatant, presque fluorescent, crée une frontière surprenante entre le haut et le bas du corps.

Tout au long de ses journées, enfermé dans son étroite pièce privée de la lumière du jour, monsieur Tronc reste travesti de la sorte. Pour s’occuper, il garde les yeux fixés sur son écran de télévision, et ne perd pas la moindre information de l’avancée de l’épidémie.

Il est devenu un savant inégalé dans le domaine du coronavirus et de ses dégâts. Dans tous les continents, dans tous les pays, dans toutes les régions, dans tous les départements, dans toutes les villes, dans tous les villages et dans tous les foyers du monde, monsieur Paul Tronc connaît avec une précision mathématique le nombre de contaminations, d’hospitalisations, et de décès.

Il a étudié les caractéristiques du Covid-19 au nanomètre près.

Monsieur Tronc aime se comparer à un chasseur à l’affût. Il plisse les yeux, fronce les sourcils et se courbe d’un air sournois.

« Pour vaincre sa proie, il faut d’abord minutieusement la connaître. » susurre-t-il d’une voix étouffée par les couches de masques.

Cependant, aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres pour notre confiné.

C’est un jour de combats redoutables, de luttes effrénées, d’obstacles titanesques. Paul va devoir affronter une horrible épreuve. Il va se confronter à d’effroyables dangers et à de terrifiantes menaces, se heurter à des milliards de périls, et frôler maintes fois le gouffre de la cruelle et implacable mort !

Il va aller faire ses courses.

En effet, au bout d’un mois cloîtré dans sa taverne, Paul a hélas constaté que toutes ses réserves nutritives avaient été consommées.

Il se saisit donc de tout son courage et, tel un héro épique, se lance dans la rue déserte.

Malgré les dizaines de couches de vêtements aseptisés qu’il porte sur lui, il peut sentir que le grand air et ses particules radioactives et dangereuses le pénètrent. Il en est persuadé ! Quelque chose s’infiltre en lui, le brûle et le consume, comme un poison mortel.

Le guerrier court à toute vitesse, en apnée. Son cœur bat la chamade et il craint de le sentir défaillir d’une seconde à l’autre.

La dernière fois, il n’avait réussi qu’à prendre de quoi survivre pendant un mois. Mais sortir à l’extérieur est mille fois trop dangereux et éprouvant. Aujourd’hui, il faut absolument qu’il essaie de passer à la caisse muni de rations pour deux mois, ou même plus.

Une fois entré dans le magasin, Paul parvient à se faufiler jusqu’au rayon des pâtes sans croiser personne. Aux aguets, sans relâcher son attention, il fait tomber quelques dizaines de paquets à la chaîne, directement de l’étalage à son sac, du bout de son doigt ganté.

Quand soudain, horreur ! Il voit qu’une personne est entrée dans son rayon ! Il s’enfuit aussitôt, laissant plusieurs paquets s’écraser sur le sol. Cinq mètres de sécurité sont nécessaires avec tout être vivant, cela est évident, enfin !

L’individu le regarde bouche bée, comme s’il était l’animation du magasin, et la bizarrerie la plus étrange qu’il n’ait jamais vu.

Mais notre trentenaire ne s’en soucie pas le moins du monde. La lutte pour la survie passe au-delà de tout.

Sans perdre plus de temps, Paul Tronc passe à la caisse, le dos tourné et en apnée totale.

« Euh, bonjour monsieur… C’est dans l’autre sens qu’il faut regarder… je suis là ! Monsieur ? Vous êtes sûr que vous allez bien ? » questionne l’employée avec un air amusé, en bipant tous les paquets de pâtes de son client.

« Très mal. Dépêchez-vous. » chuchote furtivement monsieur Tronc, qui ressemble alors plus à un gros paquet cadeau blanc et vert qu’à un être humain.

« J’adore votre look, en tout cas, même si je n’aurais pu le découvrir que de dos. Très jolie écharpe ! » répond la caissière avant de donner le chiffre à payer.

Paul jette sa monnaie par-dessus son épaule, et, sans attendre, fuse jusque chez lui.

Heureusement, notre survivant a tout prévu. Il ne va pas pénétrer directement à l’intérieur…

Dans le petit couloir qui mène à son appartement, il a entreposé deux bains. L’un fait environ deux mètres de long, et un de haut, et contient plusieurs litres de gel hydroalcoolique.

L’autre est plus petit et est rempli d’alcool à 90°.

Le premier bain est pour lui, et le deuxième, pour ses courses ! En effet, selon Paul Tronc, on n’est jamais assez prudent. Au lieu de se désinfecter brièvement les mains, il plonge littéralement dans le désinfectant, et s’en imbibe pendant une dizaine de minutes.

Après ces précautions prises, ce poltron retourne chez lui, au point de départ. Et c’est reparti pour un nouveau mois tapi dans l’ombre, à lutter pour survivre tant et si bien que cela en devient mortel…

Elsa M.

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