“Philosophie d’un couple”

Dans cette nouvelle rubrique, nous vous proposons de découvrir des textes écrits par des élèves du collège.

Pour commencer, la nouvelle d’Elsa, qui a été primée en 2017 au concours d’écriture organisé par l’Amopa (Association des Membres de l’Ordre des Palmes Académiques).

 

Un matin humide de printemps, dans un village qui vous est certainement inconnu, au 1er étage de sa modeste maison de retraité, M. Clément se tire de son lit en bougonnant. Il enfile ses chaussons, se traine péniblement jusqu’à la cuisine et allume la télé en s’affalant sur une chaise.

Sa femme, plus matinale, est déjà aux fourneaux, sautillant d’un bout à l’autre de la cuisine pour rassembler les ingrédients de sa nouvelle recette qu’elle a l’intention de concocter pour le déjeuner.

“Comment ça va ? s’exclame-t-elle. Tu as bien dormi ? Ce midi, on va se régaler : figure-toi que j’ai déniché une recette qui a l’air délicieuse dans un magazine !”

“Oh misère, je m’attends au pire… lui répondit-il mollement. Et j’ai très mal dormi cette nuit, j’avais chaud, impossible de trouver le sommeil !”

Et cela continuellement. M. Clément est un homme grincheux, râleur, profondément pessimiste. Quand on lui annonce une bonne nouvelle, il voit toujours le mauvais côté, et si vous lui présentez un verre rempli à moitié, il le qualifiera toujours comme à moitié vide. Du matin jusqu’au soir (et la nuit aussi : il parle pendant son sommeil, et ses rêves n’ont pas l’air plus réjouissants que sa vie), il se plaint, inlassablement.

Au contraire, sa femme est incroyablement optimiste, et un sourire reste continuellement gravé sur ses lèvres. Dans les pires situations, Mme Clément rit toujours, invitant les autres à faire de même. Tout ceux qui la connaissent l’adorent et aiment passer du temps à ses côtés. Quand elle tombe malade, elle raconte son plaisir à se prélasser toute la journée sur son lit si confortable. Quand elle apprend que deux personnes sont mortes d’un accident de voiture, elle remercie le ciel qu’il n’y en ait eu que deux et s’amuse à les imaginer au paradis.

Mais pourtant, aussi curieux que cela puisse paraître, ces deux êtres s’adorent. Ils ne sauraient vivre l’un sans l’autre. Madame aime être positive, tout en ayant sa dose de négatif apporté par une autre personne. C’est l’inverse pour monsieur. Ce couple se complète à la perfection, c’est le cas de le dire.

Ce matin-là, c’est les trente ans de mariage de nos deux inséparables. C’est Mme Clément qui se charge de le rappeler : “Dis, on est bien le 12 février 2017 ! Aujourd’hui, c’est notre anniversaire de mariage ! Et pas des moindres : cela fait 30 ans que nous vivons ensemble !” lance-t-elle, totalement ravie.

“Déjà ? Qu’est-ce qu’on est vieux, c’est affreux ! se plaint-il. Ne me dis pas qu’il va falloir qu’on se fasse une surprise, c’est fatiguant !”

“Bien sûr que si ! Ecoute : on se donne rendez-vous ici à midi, avec un beau cadeau !

J’ai hâte d’y être ! Je vais me préparer, à tout à l’heure !” chantonne-t-elle, particulièrement excitée et enthousiaste.

 

  1. Clément reste seul à marmonner dans sa barbe. Au bout de 10 minutes, il éteint la télé et, sans cesser de se plaindre, se relève avec effort et va s’habiller et se raser.

Pendant ce temps, Mme Clément est partie chercher à son homme un cadeau qui lui ferait plaisir. Elle trouve un fauteuil très confortable qui irait fort bien avec la décoration de la maison. Elle imagine son mari se prélasser dedans tout en lisant son journal, en buvant de temps à autre une gorgée du thé qu’elle lui aurait apporté. Cette image réjouit tant Mme Clément que, sans hésiter davantage, elle décide de passer en caisse. Mais au moment de payer, elle apprend que le prix du fauteuil est beaucoup plus élevé que ce qu’elle imaginait ! Elle ravale sa salive en tendant sa carte bancaire. Une fois l’achat fait, elle entreprend de porter son fauteuil jusqu’à sa voiture. Mais quelle masse !

“Ils l’ont rempli de plomb, ce fauteuil !”marmonne-t-elle en essuyant une goutte de sueur.

Quand enfin elle parvient à sa voiture, elle pose le fauteuil et cherche sa clé dans son sac à main. Mais, comble de malheur, la clé demeure introuvable ! La pauvre Mme Clément retourne ses poches, vide son sac, puis, découragée, s’assied sur son meuble en soupirant. Pour couronner le tout, il se met à pleuvoir. Et le cuir du fauteuil n’a pas l’air d’aimer ça. La vieille femme se met alors à courir en portant son cadeau, sur ses talons inconfortables, sous les grosses gouttes de pluie. Une fois à l’abri, grelottante, elle retourne chercher ses clés, avec sa lourde charge entre les bras.

C’est un employé du magasin fort désagréable qui lui rend ses clés en la tutoyant. Madame Clément ne le remercie même pas et s’exclame :

“Les jeunes, de nos jours, ils ne connaissent plus la galanterie !” puis sort du magasin en claquant la porte.

Elle attend sous le petit toit qui l’abrite de la pluie que l’averse cesse. Et un quart d’heure qui lui paraît une éternité plus tard, elle retourne en grommelant à sa voiture qu’elle ouvre rageusement. Elle enfourne le fauteuil dans le coffre et rentre chez elle. La route est toute embouteillée et elle reste longtemps coincée dans les bouchons.

De son côté, Monsieur Clément est parti bien pessimiste de sa maison. Il décide de chercher un bouquet de fleurs chez le fleuriste qui vient d’ouvrir à trois pas de chez lui. En marchant tête basse, il perçoit sur le sol un bout de papier, certainement un prospectus transporté jusqu’ici par le vent. Il se baisse mollement en jurant contre l’imbécile qui n’a pas été fichu de poser ce papier dans une poubelle. Mais, à sa plus grande surprise, c’est un billet de 50 € que Monsieur Clément vient de trouver !

” 50 €, c’est ma chance !” s’exclame-t-il, très heureux. Le vieil homme continue alors son chemin, un peu moins grognon.  Il arrive chez le fleuriste. Il pousse la porte. Une bonne odeur florale le fait sourire. “Bonjour, monsieur !” dit le vendeur à M. Clément.

Celui-ci s’apprête à lui répondre quand il découvre le visage du marchand de fleurs. Bouche bée, il bégaie alors : “Mais… François c’est bien toi ?”

“Euh, oui, je m’appelle François, François Tornier, pour vous servir…” répond-t-il, surpris.

“Mais François ! Voyons ! C’est moi, M. Clément, ton pote ! s’exclame l’autre dans un éclat de rire. Tu te souviens de moi, dis ?”

François Tornier dévisage alors avec curiosité son interlocuteur. Puis, soudainement, son visage s’illumine et il s’écrie, les yeux pétillants :

“Clément ? C’est donc toi ? Pas croyable ! Comment tu m’as reconnu ?”

“T’a pas tant changé que ça, tu sais ! Et alors comme ça, tu vends des fleurs, toi, maintenant ?”

C’est ainsi que notre vieux grincheux a retrouvé son meilleur ami d’enfance, perdu de vue depuis une bonne vingtaine d’année. Les deux amis partent boire une bière au bar d’en face, ayant tant de choses à se raconter. M. Tornier offre son plus beau bouquet à M. Clément, qui l’invite pour le lendemain après-midi au terrain de boules du quartier.

C’est en chantant, ravi, que rentre donc le vieil homme avec son superbe bouquet de fleurs. Mme Clément, elle, râle, courbée, trainant son gros présent derrière elle. Et depuis ce jour-là, les Clément échangent régulièrement leur rôles de pessimiste et d’optimiste.

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